Sanssouci

Le terme “Standort” n’a pas vraiment d’équivalent en français. On le traduirait par “emplacement”, au sens général, et par “site” dans un sens plus économique. Alors que les économies des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne sont en plein déconfiture, on commence à s’intéresser au Standort Deutschland.

(Technische Universität München, par Michael Nagel, “HS1”)

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Taux de croissance annuel : 6%, début 2008

L’expression Standort Deutschland désigne l’ensemble des caractéristiques (rigidité et souplesse du marché du travail, qualité des infrastructures, qualification et coût de la main d’oeuvre, sécurité juridique, etc.) qui font aujourd’hui de l’Allemagne un pays économiquement attractif. En valeur annuelle, le taux de croissance de l’économie allemande était de 6% au premier trimestre 2008. Un mot qui apparaît de plus en plus souvent est Der Arbeitskräftemangel, la pénurie de main d’oeuvre : le cap du million de postes à pourvoir a été franchi en août 2007 et le chômage est passé sous la barre symbolique des 4 millions, pour une population active de plus de 40 millions. Les économistes chiffrent à plusieurs centaines de milliers de postes et à plusieurs milliards d’euros de pertes par an les effets de cette nouvelle pénurie de main d’oeuvre. L’Allemagne a désormais les problèmes d’une économie qui tourne à plein régime.

Mobilisation générale des ressources du travail

Quasiment dépourvue de ressources naturelles, l’Allemagne tire sa force principale de son capital humain, d’un niveau investissement élevé (dans l’outil de production, mais aussi dans la recherche) et d’une production tournée vers l’export. Dans les années 90, en raison du coût salarial élevé, des rigidités du marché du travail et des charges liées à la réunification, l’économie allemande était mal en point. Depuis le lancement de l’Agenda 2010 en mars 2003 par le gouvernement Schröder, les ressources du travail ont été fortement mobilisées et les résultats sont spectaculaires, même si les économistes se disputent pour savoir ce qui revient à la croissance, aux entreprises et aux réformes. Le taux d’emploi de la population en âge de travailler est passé à 70% (contre 62% en France), la durée légale du travail à 40 heures (y compris dans le service public) et le coût moyen de l’heure de travail à 29,1 euros (contre 31,9 en France). Les réformes initiées par Schröder ont atteint leur objectif, qui était d’augmenter le nombre de personnes actives afin de faire échapper l’Allemagne à une crise majeure du système de protection sociale. L’évolution démographique reste inquiétante : en 2050, l’Allemand moyen aura 50 ans, à comparer avec 42 ans aujourd’hui. D’ici là, le pourcentage des plus de 64 ans va progresser de 19% à 29%. Pour 100 actifs, on a aujourd’hui 32 seniors inactifs, mais ils seront 62 en 2050. Toute la génération du baby-boom de l’après-guerre sera à la retraite… La thérapie de choc s’est toutefois montrée à la hauteur des enjeux, même si certains mécanismes fiscaux n’encouragent toujours pas les femmes vivant en couple à travailler (système du régime différencié d’imposition).

Une thérapie de choc

Le but de l’Agenda 2010 était d’assurer la pérennité de l’Etat-providence (Sozialstaat, le terme Wohlfahrtsstaat faisant très ringard) et de préserver en même temps la compétitivité économique de l’Allemagne. La méthode cautionnée par le SPD de Gerhard Schröder a consisté à rendre l’emploi plus attractif que le chômage, et à forcer la main aux demandeurs d’emploi pour qu’ils répondent aux offres d’emplois disponibles, et à encourager les embauches par des avantages accordées aux entreprises. À titre d’exemple, les Agences du travail, rebaptisés Job Centers sur le modèle anglais, ont été réformées sur le modèle des entreprises : auparavant, 90% de leurs employés travaillaient dans « l’administration », 10% s’occupaient des chômeurs… Dès 2004, le changement de mode de calcul du chômage en Allemagne fit immédiatement augmenter ce chiffre d’un million, de 4,2 à 5,2 millions. L’Allemagne joue désormais cartes sur table, alors que la France n’a plus de chiffres fiables, le pouvoir politique étant soupçonné de se mêler des statistiques de l’INSEE. Les réformes sont le fruit d’un grand courage politique et se heurtent à des résistances sociales et politiques (580 000 journées de grève en 2007, progression fulgurant du parti d’extrême-gauche, Die Linke, devenu première force politique à l’Est avec 30% d’intentions de vote).

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Le modèle et son ombre

À la différence du modèle de développement des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Espagne, qui repose sur la consommation, l’immobilier et l’endettement (des entreprises comme des ménages), l’Allemagne a cultivé la modération salariale, l’investissement et le redéploiement de ses exportations vers les pays émergents. Le revenu réel des ménages a stagné depuis 2000, voire légèrement régressé, et le poids relatif des classes moyennes mesuré par le revenu a diminué (étude du DIW Berlin, “Schrumpfende Mittelschicht“, mars 2008). La classe moyenne est restée stable entre 1996 et 2000 à 62% de la population, mais est tombée à 54% en 2006 : ce rétrécissement correspond à une régression de 49 millions à 44 millions de personnes, selon le seul critère du revenu. On observe une progression des “petits boulots” : 12,3% des travailleurs ont un emploi peu rémunéré, contre 10,7% il y a cinq ans. En mars 2008, interrogé au Parlement par le parti libéral (FDP), le Gouvernement a reconnu officiellement que le pouvoir d’achat moyen net des Allemands avait baissé depuis 2004. C’est ce qui fait dire à certains économistes que l’Allemagne aurait renforcé sa compétitivité aux dépens de ses partenaires européens, par exemple avec la hausse récente de la TVA couplée à des réductions de charge pour les entreprises (forme de “désinflation compétitive”) ce qui augmente le prix des marchandises importées et diminue le coût du travail. L’aile gauche du SPD et la gauche radicale lancent des accusations contre les réformes, qui auraient conduit à une destruction du système social (Sozialabbau) et à une augmentation dramatique de la pauvreté. Le niveau de dépenses publiques reste parmi les plus élevés du monde. Selon une étude cautionnée par plusieurs organismes comme l’Institut statistique fédéral et l’Institut d’Economie allemande de Cologne , 40,1% des Allemands sont en activité, soit 2,7% de moins qu’en 1980 ; dans le même temps, le nombre de bénéficiaires d’aides sociales est passé de 21,7% à 37,4% de la population. Lorsque l’on calcule le taux net des dépenses sociales par rapport à la richesse produite, l’Allemagne arrive également en seconde position dans le monde derrière la France. Ce taux net de dépenses sociales s’élève à 27,6% du PIB, contre 28% en France ; en troisième place, on trouve la Suède (26,1%) et en quatrième place les Etats-Unis (25,2%) si l’on inclut le taux d’épargne obligatoire des employés pour leurs retraites . Le poids de l’Etat-Providence ne diminue pas, si l’on regarde la charge qu’il fait peser sur les actifs ou même par rapport au PIB (29,4% du PIB 2005 a été consacré aux dépenses sociales, 31% en France, 32% en Suède, et en moyenne 27,2% dans l’UE). Les chiffres du risque de pauvreté en Europe disponibles pour 2005 (Eurostat) indiquent que l’Allemagne se situe, à égalité avec la France, en dessous de la moyenne européenne (13% de pauvres, contre 15% au niveau européen). La baisse spectaculaire du chômage intervenue depuis a fait baissé ce taux, les chômeurs comptant parmi les principales victimes de la pauvreté. La contrepartie, c’est l’élargissement de l’éventail des salaires : la pression internationale tire vers le bas les emplois peu qualifiés. La redistribution des richesses par l’Etat diminue le risque de pauvreté par deux (de 26%, on passe à 13% après transferts sociaux), mais certaines catégories de la population, comme les femmes élevant seules leurs enfants, se trouvent particulièrement défavorisées : l’étude 2008 de l’OCDE sur l’Allemagne montre que cette catégorie de la population a des revenus inférieurs de 80% à la moyenne observée dans des pays comparables. D’un point de vue statistique, l’augmentation du nombre de Singles (célibataires, en allemand) pousse toutefois le taux de pauvreté à la hausse, dans la mesure où un célibataire a besoin de gagner environ 30% de plus pour échapper à la pauvreté que s’il vit en couple.

Une opinion publique en décalage

Il n’en reste pas moins que l’opinion publique est en décalage avec les succès du Standort Deutschland : alors que l’Allemagne est l’un des grands bénéficiaires de la mondialisation de l’économie, des capitaux et de la main d’oeuvre qualifiée, 49% des Allemands perçoivent d’abord la mondialisation comme une menace pour leur pays, et seulement 24% comme une chance, selon l’Institut Allensbach. L’appréciation que les Allemands portent sur leur situation personnelle est marquée par une angoisse grandissante, selon le « SOEP » (Sozio-ökonomisches Panel), le plus important baromètre de la société allemande. À la différence des Français, ils ne font pas de l’euro un bouc émissaire, lorsqu’ils s’agit d’expliquer la stagnation de leur pouvoir d’achat. Ils préfèrent déplorer la montée en flèche des prix de l’énergie et afficher leurs craintes d’appauvrissement devant l’inflation. La pression en faveur d’une augmentation des salaires est forte, après des années de serrage de ceinture, comme vient de le démontrer l’augmentation récente consentie par le Gouvernement d’une hausse de 5,1% des salaires des fonctionnaires. Le Standort Deutschland a changé de paradigme : ce n’est plus l’Etat-Providence, ni la réunification, mais la réforme du marché du travail. Cette réforme a contribué au redressement économique de l’Allemagne, même si la société allemande a l’impression de ne pas profiter de ce redressement en raison de la stagnation son pouvoir d’achat, un problème que les Allemands supportent en le percevant, à juste titre, comme un problème très général, et mondialisé…

Marc Foglia

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(Technische Universität München, par Michael Nagel, “main entrance”)

 

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