Sanssouci

Zivilcourage, en allemand, est une traduction du français “courage civil”. On apprend sur Wikipedia que la notion aurait été introduite par Bismarck en 1847. Aujourd’hui, le concept désigne la capacité de s’opposer à l’opinion dominante. Cette capacité est celle de l’individu face au groupe et aux valeurs sociales. C’est une résistance motivée par la conviction. “Zivilcourage bedeutet sichtbaren Widerstand aus Überzeugung und Maxime“, lit-on encore dans l’article sur Wikipedia, l’encyclopédie libre étant une vraie mine d’or lorsque l’on y chercher des informations sur le sens actuel des mots.

Sous le terme « éducation civique », on entend principalement en France des cours rébarbatifs sur les institutions et une restauration des symboles républicains à l’école. Il y a peu de place pour les sentiments. Dans L’éducation après Auschwitz (“Erziehung nach Auschwitz“, conférence de 1966) Theodor Adorno rappelle que l’idéal nazi était avant tout celui de la dureté envers soi, la capacité à neutraliser ses souffrances et ses sentiments. C’est un ressort classique du processus d’héroïsation. J’ai remarqué hélas que ce processus jouait à fond dans l’article “Hitler Jugend“, sur Wikipedia, sous les apparences d’un article encyclopédique très respectable. On y trouve des citations du genre : “Ihr müßt lernen, hart zu sein, Entbehrungen auf euch zu nehmen, ohne jemals zusammenzubrechen.” Or, « celui qui est dur envers lui-même s’autorise par là même à être dur envers les autres (…) », poursuit Adorno. Les chefs nazis se caractérisaient non seulement par la rage organisatrice, mais « par leur incapacité à éprouver des émotions (Emotionslosigkeit), et par un réalisme exacerbé (überwertigen Realismus). Pour le dire en une formule, je les définirais par la conscience chosifiée (verdingliches Bewusstsein) ». La réflexion menée sur la catastrophe nazie explique l’attention accordée aujourd’hui par les Allemands aux sentiments et aux émotions dans la vie civique, et à les intégrer volontairement à l’éducation. Ce n’est pas un hasard sur l’article “Zivilcourage” sur Wikipedia commence par citer Sophie Scholl, pour illustrer la notion : “Man muss etwas machen, um selbst keine Schuld zu haben. Dazu brauchen wir einen harten Geist und ein weiches Herz. Wir haben alle unsere Maßstäbe in uns selbst, nur suchen wir sie zu wenig.”

Les Français sont beaucoup plus critiques à l’égard des sentiments moraux, qu’ils ont tendance à réduire par principe à de « beaux sentiments ». Dans une perspective très « III° République », on pense que les jeunes esprits doivent s’élever du règne du sentiment à celui de la raison. Le discours français sur le politique déplore également que la « société civile » soit une jungle d’égoïsmes, de pulsions, de revendications identitaires et de dangers populistes. Dans le discours officiel, lorsque l’on parle de « démocratie », on entend en réalité « républicanisme » : l’intérêt général doit primer sur le sentiment particulier, et la puissance publique garantir le bien commun. Il faut donc être proche de la puissance publique pour être respectable. En Allemagne, tout se passe à l’envers : la puissance publique a pour fonction de garantir l’Etat de droit, qui garantit à son tour les libertés fondamentales, dont la liberté d’opinion et la liberté de la presse. Cet espace public (Öffentlichkeit) a été théorisé par le philosophe Jürgen Habermas. Alors que les Allemands acceptent les contradictions comme l’expression d’un jeu normal des intérêts, et acceptent la diversité des opinions dans l’espace sécurisé par le droit, la puissance publique française tolère moins bien la diversité, synonyme de retard dans l’action, de mauvais fonctionnement des institutions et d’absence de consensus social. Des moments marquants de l’histoire française comme la Terreur, des courants socio-politiques comme le napoléonisme, ou bien la faiblesse des corps intermédiaires (syndicats, fondations, think tanks) par rapport au nombre d’institutions publiques et de commissions ministérielles, confirment cette hypothèse. De ce point de vue, on ne m’interdira pas de préférer la conception allemande de la puissance publique, et d’apprécier la place réservée à la société civile.

Pour aller plus loin dans l’analyse du Zivilcourage aujourd’hui, on pourrait décortiquer ainsi le scénario mental qui gouverne les convictions des Allemands : « Tu savais l’horreur (du III° Reich) et tu n’as rien fait ». Les Allemands imaginent que leurs enfants leur poseront la question : « Tu savais (Tchernobyl, la faim dans le monde, le trafic d’armes, la prostitution des enfants, etc.). Pourquoi n’as-tu rien fait ? » Sans être nécessairement un nazi convaincu, le Mitläufer a cautionné jadis le régime par son acceptation passive. Il a détourné le regard, il n’a pas approfondi ce qu’il pressentait, et il a fait comme s’il ne savait pas. Pour les Allemands, le Mitläufer est un personnage qui sommeille en chacun de nous et contre lequel le citoyen démocratique doit lutter. Il faut faire quelque chose pour ne pas « courir avec ». Ne pas le faire reviendrait à cautionner un état de choses donné. La pression de ce scénario mental explique sans doute le succès rencontré par certaines formes d’actions civiques, comme le boycott, aux effets plus redoutables en Allemagne qu’en France.

eingemauerte_nazis.jpg

Eingemauerte Nazis, par Mackz.

links: ambitionierter Nazi,
Mitte und rechts: Mitläufer

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Les Français se montrent plus sceptiques (« Parce que tu crois que ça servira à quelque chose ? »), ou se cachent derrière le faux esprit critique (« c’est pour se donner une bonne conscience bourgeoise »). En raison de la blessure du totalitarisme, les Allemands ont appris à croire à la valeur morale de la responsabilité individuelle, et à penser qu’aller à contre-courant n’est pas forcément honteux. Même s’ils se montrent réservés sur l’efficacité collective d’un geste, l’histoire leur montre que l’abdication de la responsabilité peut conduire au pire, et que le Zivilcourage et la première vertu civique. À la lâcheté du Mitläufer s’oppose donc le courage civil du citoyen responsable. Le Zivilcourage empêche l’Allemand de se fondre dans la masse, le pousse à individualiser son comportement, le dispose à exercer son jugement de manière autonome et à refuser une éducation ou un gouvernement autoritaire. Dans l’hypothèse d’une culture politique européenne, on peut se demander si le courage civil ne serait pas une vertu partagée, un dénominateur commun entre la France et l’Allemagne malgré les nuances de sens liées à des expériences historiques différentes.

Si l’on déplore la perte du civisme des jeunes générations, en France, c’est avant tout pour souligner la disparition de la politesse, du respect des autres, et l’ignorance des symboles républicains. Il est toutefois regrettable que les propositions pédagogiques se limitent le plus souvent aux symboles (du type faire réapprendre “La Marseillaise” dans les écoles). En Allemagne, l’éducation au civisme est prise dans un sens concret, vivant, quotidien, souligne Béatrice Durand dans Cousins par alliance (2002). La notion de démocratie participative ne suscite pas de débats enflammés, mais donne lieu à un civisme des petites choses. Il est frappant de voir combien l’enseignement du civisme, en France, se limite à des contenus de savoir abstraits, essentiellement la connaissance des institutions. Le savoir et l’abstraction ne sont pas grand chose, s’ils ne sont associés à des pratiques. La France et l’Europe auraient intérêt à se tourner vers l’Allemagne pour y réapprendre une pédagogie concrète de la citoyenneté, celle du Zivilcourage.

Marc Foglia

P.S. Je remercie le personnel de la Médiathèque de l’Intitut français pour son accueil chaleureux, pendant les six mois que j’ai passés à Berlin. Mais comme le dit le proverbe français, “toutes les bonnes choses ont une fin”, à quoi l’on rajoute parfois “même les meilleures”.

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