Sanssouci

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la société allemande s’est flattée d’être relativement homogène, d’avoir su assurer un équilibre social, d’avoir fonctionné sur la base du dialogue et du compromis, et d’avoir récompensé le mérite, ce qui représente aux yeux des Allemands comme des observateurs étrangers les bases du modèle allemand. Cet équilibre est-il menacé par l’évolution actuelle de la structure de la société allemande, notamment par le rétrécissement des classes moyennes et par une mutation des valeurs ?

Depuis quelques années, les classes moyennes sont de retour dans l’actualité des sciences sociales et de la presse en général, en Allemagne comme en France. La publication d’une étude économique, en mai 2008, a fait état d’une diminution des classes moyennes (die Mittelschicht) ; depuis, l’Allemagne s’interroge et semble jouer à se faire peur. Crise financière, puis signaux de crise économique aidant, la référence symbolique à la crise de 1929 et au drame politique qui s’ensuivit deviennent de plus en plus explicite dans les médias. Pour des raisons historiques, les Allemands prennent très au sérieux cette question : « La démocratie a-t-elle une base socio-économique suffisante ? » L’optimisme traditionnel des classes moyennes est actuellement éclipsé par un sentiment de frustration, comme ailleurs en Europe, qui se traduit dans le grommellement sur la hausse des prix, la perte de pouvoir d’achat et la dérégulation du marché du travail, etc.

Dans ce contexte, l’étude réalisée par l’Institut allemand pour la recherche économique (Deutsche Institut für Wirtschaftsforschung, DIW Berlin) a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans les médias : « Rétrécissement de la classe moyenne : vers une polarisation durable des revenus disponibles ? » Selon des critères de revenu , la classe moyenne, qui représentait 62% de la population allemande entre 1996 et 2000, et était restée stable pendant cette période, aurait décliné rapidement pour tomber à 54% de la population en 2006, un phénomène corrélé à une polarisation rapide des revenus. Les plus pauvres, dont le revenu est inférieur à 50% du revenu médian, représentent 7% de la population en 1994, mais 11,4% en 2006 ; les plus riches, dont le revenu est supérieur à 200% du revenu médian, passent sur la même période de 6 à 9,2% de la population. Les médias, mais aussi d’autres instituts de recherche, ont accepté la diminution numérique de la classe moyenne et la polarisation des extrêmes comme un fait économique et social, avant d’en faire l’interprétation.

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Le rétrécissement des classes moyennes, à ce rythme, signifie qu’aujourd’hui la moitié de la population allemande n’y appartient pas ou plus. La mobilité descendante a été récemment plus importante que la mobilité ascendante, en dépit de bonnes performances économiques de l’économie depuis 2004. L’institut de recherche macroéconomique et conjoncturelle de Cologne (Institut für Makroekonomie und Konjunkturforschung, IMK) fait le même constat : la bonne santé économique de l’Allemagne a peu profité aux salariés, voire pas du tout. Entre 2004 et 2007, le revenu moyen net aurait même baissé de 3,5%. La classe moyenne allemande a peu profité de la croissance récente, à la différence de ce qui s’était passé entre 1998 et 2001 avec une augmentation des salaires nets de 4%. Les revenus bruts des entreprises ont en revanche progressé de 25% de 2004 à 2007, ce qui a conduit à des performances boursières exceptionnelles, évaporées depuis. Les instituts économiques soulignent encore que les transferts réels, dont font partie les retraites, ont chuté de 6%, alors qu’ils avaient augmenté de 4% entre 1998 et 2001. Cette baisse s’explique par la diminution relative du montant des retraites, et par un jeu à somme nulle pour les autres prestations sociales : allocations familiales (das Kindergeld), bourses d’étude (das Bafög), allocations chômage, etc. Le sentiment qu’éprouvent les classes moyennes de voir leur pouvoir d’achat diminuer est justifié par ces analyses économiques. Parallèlement à la diminution des classes moyennes, la proportion de personnes menacées par la pauvreté a augmenté. Celles qui avaient en 2006 un revenu inférieur à 70% de la moyenne représentaient un quart de la population allemande, soit une progression de 7% par rapport à 2000. Les familles traditionnelles sont les plus touchées, alors que les couples sans enfant et les célibataires s’en sortent plutôt bien.

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(Une publicité allemande pour une chaîne de restaurant en 1964, site MCSinfo, affilié à l’Université Robert Schuman de Strasbourg)

Doit-on parler également d’un déclin des valeurs bourgeoises en Allemagne ? Du soutien apporté à l’économie de marché et à la démocratie, une évolution qui signerait la fin idéologique des classes moyennes ? L’existence d’une classe sociale exige en effet la coalescence de deux facteurs simultanés. « Le premier relève de l’existence d’une position économique spécifique, susceptible de définir des conflits d’intérêt avec les autres classes en présence. Le second relève de la prise de conscience d’une communauté de condition et de destin au sein de cette classe », soulignait récemment Louis Chauvel dans Classes moyennes à la dérive (2006). Pour donner leur place aux critères subjectifs, la fondation Herbert Quandt (die Herbert Quandt-Stiftung) a monté un projet sur les classes moyennes “entre érosion et renouvellement” et commandé à cette fin une enquête auprès de l’Institut Allensbach, qui devrait en publier les résultats à l’automne. La satisfaction éprouvée relativement à la situation financière personnelle a pris des directions divergentes au cours des dix dernières années. La classe supérieure fait le même bilan qu’il y a dix ans, très positif, alors que l’appréciation portée par les classes moyennes et plus encore par les classes inférieures a été revue à la baisse. À l’exception des classes supérieures, la population allemande se dit massivement touchée par l’augmentation du coût de la vie (énergie, charges communales, produits alimentaires, etc.), à quoi la classe moyenne rajoute volontiers la charge fiscale.

Malgré cette appréciation, la situation économique d’une bonne partie de la population allemande s’est globalement améliorée depuis les réformes de l’ “Agenda 2010 » conçu et mis en œuvre par le gouvernement de Gerhard Schröder et poursuivi par celui d’Angela Merkel : seulement un cinquième des classes moyennes s’estime aujourd’hui menacé dans son emploi, ce qui porte le sentiment de la sécurité de l’emploi quasiment au même niveau que dans les classes supérieures. Ce bilan fait contraste avec les classes inférieures, dont la moitié des membres juge leur emploi précaire. Les opinions qui font aujourd’hui consensus, en Allemagne c’est le sentiment de travailler d’abord pour l’Etat (67% dans les classes moyennes, 71% dans les classes inférieures, pourtant largement bénéficiaires dans la redistribution des richesses…), et la conviction que le mérite personnel n’est pas assez reconnu, conviction partagée par plus des deux tiers des actifs. Par ailleurs, l’ascenseur social se serait passablement grippé : les deux tiers des classes inférieures, mais aussi une bonne moitié des classes moyennes, estiment que les chances d’ascension sociale s’offrent d’abord et avant tout à ceux qui se trouvent déjà dans le haut du panier, et qui en ont par conséquent le moins besoin. Les parents allemands se disent prêts à consentir d’importants sacrifices pour que leurs enfants réussissent. Toutefois, cette disposition est contrariée par le fatalisme social, qui touche surtout les classes inférieures : la conviction selon laquelle la société allemande est compartimentée de manière étanche, et que les efforts individuels n’y changeront rien ou pas grand chose, est partagée par 39% des actifs appartenant aux classes moyennes (ce qui est déjà considérable) et 59% des actifs appartenant aux classes inférieures. L’appréciation portée sur la capacité à progresser par l’initiative personnelle reste étroitement reliée à la conception que l’on se fait de la répartition des rôles entre l’individu et l’Etat. Grosso modo, la première option est celle du socialisme, qui accorde la priorité à l’initiative de l’Etat sur celle des individus, la deuxième celle du libéralisme, qui accorde la priorité à l’initiative de l’individu sur l’Etat. Cette appréciation est fortement discriminante sur le plan social, en Allemagne : les classes inférieures expriment massivement leur confiance dans l’intervention dans l’Etat, tandis que les classes supérieures privilégient l’initiative individuelle et le mérite. La classe supérieure, en Allemagne, approuve à la majorité absolue l’idée selon laquelle les individus doivent prendre dans la société le maximum de responsabilités ; cette majorité n’est que relative dans les classes moyennes, tandis que les classes inférieures préfèrent donner à l’Etat le maximum d’initiative.

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(Affiche humoristique : “Camarade,veille toi aussi à la propreté de la cuisine !”)

Le contexte politique dans lequel évolue la société allemande reste cautionné par les classes moyennes. Les classes moyennes considèrent à 72% (il s’agit du centre bourgeois engagé, qui en constitue le cœur) la démocratie comme la meilleure forme de régime, tandis que 13% seulement croient à la supériorité d’autres systèmes politiques. L’ordre économique libéral est également soutenu, mais dans une mesure moindre : l’économie de marché rencontre en ce moment un scepticisme croissant, particulièrement dans les classes moyennes et inférieures. Seule la classe supérieure exprime majoritairement sa confiance dans l’économie de marché. Les classes moyennes allemandes continuent d’englober une grande majorité de la population si l’on prend d’autres critères que le revenu et le patrimoine. Toutefois, l’érosion numérique des classes moyennes, acceptée comme un fait après quelques mois de débat, laisse craindre toutefois que la société allemande soit marquée à l’avenir par des clivages sociaux et politiques beaucoup plus marqués.

Marc Foglia

Méthodologie

Les classes moyennes sont ici délimitées, côté inférieur, par 70% du revenu médian et côté supérieur, par 150% du revenu médian. Le revenu médian était en 2006 de 16 200€ nets en Allemagne, le revenu moyen (moyenne arithmétique) de 18 800€, selon le DIW. En France, le revenu médian était de 17 600€ et le niveau de vie (revenu disponible) moyen de 20 603€ en 2006, selon l’INSEE.
Les données utilisées par le DIW sont recueillies sur la base du Panel socio-économique allemand, le SOEP, (German Socio-Economic Panel Study), qui permet d’interroger 12 000 foyers par échantillonnage représentatif. Les données pour l’année 2006 reflètent les déclarations sur les revenus de 2005. Les revenus des personnes vivant en famille sont pondérés sur la base des Unités de Consommation mise au point par l’OCDE. Le SOEP est un organe de la Leibniz-Gemeinschaft (Société Leibniz), elle-même membre du DIW.


Sources :

– étude du DIW : « Schrumpfende Mittelschicht – Anzeichen einer dauerhaften Polarisierung der verfügbaren Einkommen ? », n° 10/2008, 5 März 2008.

– « la conscience des classes moyennes », par Renate Köcher, directrice de l’Institut Allensbach, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, 15 juillet 2008, page 8

– sur les classes moyennes en France, voir Jean Lojkine et Elisabeth Gauthier, Classes sociales, retour ou renouveau ? (novembre 2003), Louis Chauvel, Classes moyennes à la dérive (octobre 2006), Carnets de bord n°10, Sur les classes moyennes, (2006), Serge Bosc, Sociologie des classes moyennes (2008). Dossiers dans Le Nouvel Obs, Le Point, « Classes moyennes, la dégringolade » (juin 2008), etc.


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