Sanssouci

La France et l’Allemagne conçoivent toutes deux leurs stratégies de compétitivité en lien étroit avec des dynamiques territoriales.

Les pôles de compétitivité français s’inspirent en partie de la « Stratégie Haute Technologie » lancée en août 2006 en Allemagne. Le gouvernement fédéral a décidé d’accorder un soutien financier en concentrant son aide sur les domaines à forte densité technologique et créateurs d’emplois. Un soutien de 5 milliards d’euros est apporté entre 2006 et 2009 au titre du soutien à l’innovation, notamment aux PME innovantes, à quoi s’ajoutent 14 milliards d’euros pour les universités et les instituts de recherche. Ces investissements viennent soutenir, entre autres, la formation de clusters territoriaux.

Le colloque organisé les 8 et 9 octobre par le CIRAC sur les défis de l’innovation territoriale a toutefois rappelé combien sont différentes les conceptions territoriales en Allemagne et en France. Comment fait-on pour créer un cluster en France ? On commence par se réunir dans un Ministère, entre hauts fonctionnaires, et l’on réfléchit à un schéma institutionnel et financier. En Allemagne, on construit localement un réseau de compétences et de confiance, et l’on cherche au fur et à mesure de nouveaux partenaires. La question qui obsède les membres d’un cluster français, c’est celui de l’argent public et de sa répartition.

En France, le système de soutien à l’innovation dans les territoires favorise les relations de concurrence, qui peuvent s’avérer épuisantes et contre-productives. Ainsi, le colloque a largement fait état d’une concurrence importante entre les acteurs de la recherche publique (CNRS, universités), les grandes entreprises, et les PME. Comme l’a souligné Augustin Leprince, représentant du Comité Richelieu, une association de PME innovantes, les PME françaises ont besoin d’être défendues contre les grandes entreprises, qui réussiraient à capter jusqu’à 80% des fonds publics débloqués pour les pôles de compétitivité. Selon Henrik Utterwede, de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, cette conception des choses serait jugée absurde en Allemagne.

Les intervenants français sont issus des Ministères ou du monde universitaire et n’ont fait qu’effleurer les mécanismes concrets de la coopération territoriale. Les représentants des territoires français (directeur d’un cluster, représentant des collectivités territoriales) n’avaient d’ailleurs pas été invités au colloque. Côté allemand, les acteurs des territoires étaient mieux représentés. Ainsi, Hubert Steigerwald a présenté avec clarté et conviction le fonctionnement de Sensorik, le cluster qu’il dirige en Bavière (22 Mdrs € de chiffre d’affaires, 40% exportés hors d’Allemagne, 2184 membres). Le cluster Sensorik ressemble à un parapluie : il couvre des relations de confiance et de proximité entre les acteurs. Cette méthode est celle que l’on privilégie également en Suède, à Uppsala, dans le cluster que j’ai pu découvrir cet été.

Hubert Steigerwald a largement mis l’accent sur le facteur humain : formation, formation continue, et surtout relations de confiance entre acteurs. Les pôles de compétences ne se décident pas du jour au lendemain. Leur croissance est un processus long, comparable à celui d’une fleur : on ne tire pas sur la fleur pour qu’elle pousse plus vite. Au début, en juillet 2003, c’est la ville de Regensburg qui a joué le rôle d’impulsion. Plus tard, en 2006, une association, et en 2007 une société, quand le cluster recevait de plus en plus de demandes de services.
La volonté de l’Etat fédéral est très peu présente dans les discours des intervenants allemands, qui parlent au nom de structures locales. Le volontarisme public compte moins que le caractère associatif des structures, la capacité à construire à partir des traditions et le souci de valoriser le capital humain et les relations de confiance. Chercheur à l’université de Iena, Christoph Thieme présente une étude sur le cluster optique de Thuringe : lorsque l’on demande aux responsables privés ce qui fait le succès d’une entreprise, 57% invoquent la tradition, et 45% le capital humain disponible…

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fleurs dans les Alpes bavaroises, par H. Neumeyer

L’innovation n’est pas seulement technologique, a souligné Dieter Rehfeld, de l’Institut du travail et de la technique de Gelsenkirchen : c’est aussi dans les modes d’organisation, les aménagements urbains, les conditions de vie offertes aux employés, etc., que se joue la bataille de la compétitivité des territoires.
L’Europe a-t-elle un rôle à jouer dans l’innovation territoriale ? Alain Quévreux, de l’ANRT, désire que les Agences européennes de recherche jouent à l’avenir un rôle clé dans l’innovation territoriale. Les forces de recherche sont beaucoup plus éparpillées en Europe qu’aux Etats-Unis : si l’on veut créer un effet d’entraînement territorial, il faut procéder à des concentrations. Pourquoi les multinationales viendraient-elles investir demain en Europe, composée de pays vieillissants, au taux de croissance plus faible que les pays émergents ? Cette logique macroéconomique est assez éloignée du discours allemand, qui privilégie le Mittelstand, la mise en réseau et l’exportation.

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